Publié le 30 Janvier 2025
Que restera-t-il de chacun d'entre nous après sa fin inéluctable ? Un nom sur une plaque, des enfants, des idées, une histoire ? Rien ni personne ? En 1911, l'écrivain, poète et futur académicien Jules Romains nous donnait sa réponse avec "Mort de quelqu'un", récit du destin d'un veuf solitaire et sans enfants, retraité banal, humble et silencieux, qui reconnaitra juste avant de disparaitre qu'il n'a jamais "vécu", qu'il "n'existe pas" et à qui seuls survivront ses parents très âgés. Un roman sans intrigue, petit chef-d'oeuvre de simplicité, d'humanité et de poésie, sans tristesse ni pathos, parfois même accompagné d'un sourire ou d'un coin de ciel bleu.
Dans leur immeuble cloisonné comme un cimetière, les habitants, d'abord froids et distants devant la dépouille du défunt, se rapprochent grâce à lui, se confient, partagent leurs émotions, "existent" enfin et lui offrent ainsi "une seconde vie". Une couronne et son bandeau "offert par les locataires" seront payés mais "la mort n'a pas rassemblé que la maison". C'est tout un monde qui peu à peu se met en mouvement, l'administration, les commerçants, la foule du quartier et, au-delà des trains et des rivières, les parents et le village natal du trépassé. "Il n'était pas mort absolument puisqu'il y avait des choses qui arrivaient à cause de lui" souligne l'auteur, création d'un groupe social, bouleversement de l'ordre quotidien des choses, projets pour les lendemains de l'enterrement, envoi de lettres d'amour et même réveil d'une sexualité endormie, le voisinage de la mort impliquant souvent le besoin très humain de se sentir vivant et l'évocation de la constante proximité des dieux de l'amour et de la mort Eros et Thanatos...
Hélas, peu à peu, les rêves s'évanouissent, l'amnésie et l'indifférence s'installent, le temps reprend son cours. La mère s'en va elle aussi, en silence, sans souffrance ni peur ni regret, puis le père un jour de neige et c'est l'oubli total, l'anéantissement. Seul un jeune homme présent à l'enterrement se souviendra plus tard du mort une dernière fois et accèdera à un état de "lucidité supérieure" qui lui fera perdre toute peur du néant et lui ouvrira enfin la compréhension de la Vie et de la Non-vie. "Perdu comme une odeur" dans la nuit éternelle mais inséparable du groupe sans mémoire auquel il a appartenu, le vieux monsieur tout seul aura accompli sa mission et sera enfin devenu "quelqu'un".
Tonton Daniel
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