sapeurs congolais
Publié le 23 Octobre 2008
Bonjour à tous
"L'habit ne fait pas le moine" dit-on... Lisez cet article édifiant signé Edmund Sanders, paru dans le Los Angeles Times et repris dans le supplément de Courrier International n° 935 du 2 octobre
2008 :
"A Kinshasa, malgré les guerres et la misère, le mouvement de la SAPE se poursuit depuis plus de trente ans. De jeunes hommes jouent les dandys et dépensent un argent fou dans des vêtements
couture.
Papy Mosengo descend l’allée boueuse, jonchée d’ordures, tel un mannequin sur un podium, savourant les regards ébahis des passants qui le toisent et de ceux qui se retournent sur son passage.
Dans un pays où beaucoup survivent avec 30 cents par jour, il exhibe une tenue à 1 000 dollars [705 euros] : casquette Dolce & Gabbana, chemise en stretch Versace, mocassins Gucci immaculés.
“Je me sens tellement bien quand je m’habille comme ça”, explique ce Congolais de 30 ans lorsqu’on l’interroge sur le sens d’un comportement aussi ostentatoire dans une ville minée par le chômage
et le crime, où beaucoup vivent dans la rue. “J’ai l’impression d’être quelqu’un de spécial.”
Mosengo a pourtant du mal à joindre les deux bouts. Il a travaillé huit mois à temps partiel dans une boutique de change pour gagner de quoi s’offrir cette tenue, l’une des trente qu’il possède –
ce qui lui permet de s’habiller différemment chaque jour du mois. Ses amis, sa famille et sa nouvelle petite amie l’implorent de cesser ce gaspillage et de vendre sa garde-robe. “Sérieux, on
pourrait acheter une maison avec cet argent”, s’exclame Dirango Mubiala, son fournisseur attitré de vêtements, qui estime que Mosengo flambe 400 dollars par mois pour sa passion.
Mais Mosengo ne cède pas d’un pouce. “Je suis comme ça”, dit-il, les yeux dissimulés derrière une paire d’énormes lunettes de soleil Gucci. “Je suis un ‘sapeur’.” Un nom tiré de l’argot français
“sape”, pour vêtement. Il s’agit également d’un acronyme pour Société des ambianceurs et des personnes élégantes. Mosengo fait partie de cette génération dingue de mode qui est apparue voici
quelques dizaines d’années dans les pays du centre de l’Afrique. Avant le bling-bling [bijoux et accessoires tape-à-l’œil des groupes de hip-hop américains] et le ghetto fabulous [expression
désignant les Afro-Américains des ghettos, qui vivent largement au-dessus de leurs moyens], avant l’avènement du métrosexuel, les hommes congolais ont repoussé les limites de l’extravagance et de
la frivolité hétérosexuelles masculines, arpentant les rues tels des publicités vivantes pour les plus grandes marques mondiales. Ces fashionistas arboraient des manteaux de fourrure et des
bijoux tapageurs dès les années 1970, alors que des stars du hip-hop américain comme Sean Combs portaient encore des couches-culottes. “L’homme blanc a peut-être inventé la mode, mais nous, nous
en avons fait un art”, clame le musicien congolais King Kester Emeneya. Il a contribué à la popularité du mouvement de la SAPE, de même que le légendaire Papa Wemba, souvent surnommé “le Pape des
sapeurs”. Ce culte de la mode a survécu aux années de conflit et de misère que vient de traverser la république démocratique du Congo (RDC).
http://tontondaniel.over-blog.com/article-16008593.html
http://tontondaniel.over-blog.com/article-4195039.html
Si le mouvement de la SAPE a avant tout fleuri au sein d’un groupe restreint de musiciens et de riches hommes d’affaires, il a également inspiré une nouvelle génération élevée dans la violence,
la pauvreté et l’insécurité – pour le meilleur et pour le pire. Un samedi soir, le long de la grand-rue du district de Bandal, à Kinshasa, quelques jeunes d’un petit gang sirotent de la bière
tiède, guettant les regards de la foule sur eux. La plupart de ces hommes d’une vingtaine d’années sont au chômage. Leur unique source de revenus : la vente de cocaïne, d’opium et de
marijuana.
La manière dont l’argent est dépensé est claire. Ils égrènent les noms de leurs couturiers préférés comme ceux de stars du grand écran. Yves Saint Laurent. Jean-Paul Gaultier. Thierry Mugler.
L’un d’eux porte son manteau de cuir Versace à l’envers pour qu’on voie l’étiquette. Peu importe qu’ils soient assis à une table en plastique immonde, à côté d’une conduite d’égout à ciel ouvert.
Ils ont grandi dans un environnement qui ne leur offre ni espoir ni chances de réussite, et affirment tirer leur identité et leur fierté de ce qu’ils portent.
“Quand je m’habille comme ça et que je m’assois là avec une bière, je suis intouchable”, assure Patou Coucha, 29 ans, qui exhibe un manteau trois quarts et un costume Paul Smith rouge vif. Il a
vendu de la cocaïne pendant un mois pour s’offrir cette tenue à 1 500 dollars, achetée d’occasion par un ami en Europe. “Je n’obéis à personne. Je fais ce que je veux.” En ce moment, les
stylistes japonais sont les plus en vue, explique-t-il, comme Yamamoto et Issey Miyake. Ils méprisent les stars du hip-hop et les rappeurs américains qui essaient d’imiter leur style.
“Ils ne savent pas vraiment s’habiller”, tranche avec dédain Dede Forme, 27 ans, qui arbore un pantalon Dolce & Gabbana rouge et une chemise de marin assortie. “C’est nous qui donnons le
ton.”
Ces jeunes, qui constituent l’un des nombreux gangs du mouvement de la SAPE de Kinshasa, se sont autobaptisés 100 Years War [Guerre de cent ans]. Les gangs rivaux du coin s’appellent entre autres
Endless War [Guerre sans fin], Europe of 12 [Europe des douze] et 1 000 Years War [Guerre de mille ans]. En réalité, ils n’ont pas de pistolets et se bagarrent rarement mais, à l’occasion, ils se
mettent sur leur trente et un et envahissent le territoire d’un gang adverse pour ce qu’ils appellent un “défi de sape”.
“Si on les voit traîner dans notre rue, on court chez nous, on met nos plus belles sapes, et on retourne dehors pour prouver qu’on est quelqu’un”, précise Willy Biselele, 28 ans, un des chefs de
"100 Years War". Le groupe gagnant est celui qui possède les tenues les plus chères ou les plus rares. Récemment, un duel a même été retransmis sur une chaîne de télévision locale. Le vendeur de
vêtements Papy “Vedelo” Siamina, 33 ans, fournit les membres de la SAPE. Ceux qui en ont les moyens changent de tenue deux fois par jour. “Il ne faut porter que des fringues de créateur,
jusqu’aux sous-vêtements”, résume-t-il.
Nombre de ces jeunes doivent acheter à crédit, comme cet homme qui vient de s’offrir un manteau Thierry Mugler à 1 400 dollars. “Il me donne 700 dollars à l’achat, puis 200 dollars par semaine”,
explique Siamina. Les vendeurs de vêtements ne sont pas les seuls bénéficiaires du mouvement de la SAPE dans les quartiers pauvres. Le phénomène a notamment contribué à l’émergence d’un
improbable petit métier : la manucure de rue. Fauchés, les sapeurs font exécuter leurs indispensables soins des ongles par des enfants de la rue – pour la plupart d’anciens cireurs de chaussures
– qui déambulent armés d’un kit portatif et signalent leur arrivée en faisant tinter de minuscules bouteilles de verre.
Papa Wemba a reconnu que, dans le jardin de sa maison de Kinshasa, alors qu’il faisait passer des auditions pour trouver de nouveaux chanteurs pour son groupe, il était navré de voir ces jeunes
hommes vivre au-dessus de leurs moyens pour faire partie de ce mouvement qu’il a contribué à créer. “Ce n’est pas ce que je voulais. Ce qu’ils font est irresponsable”, lance-t-il, oubliant un
instant qu’il porte un pantalon écossais aux tons pastels signé Romeo Gigli et une chemise imprimée créée par un jeune styliste qu’il aide à faire connaître en RDC, Kassamoto.
Emeneya, autre fondateur du mouvement de la SAPE, mâche encore moins ses mots. “Je suis sincèrement désolé, avoue-t-il. Nous avons donné un mauvais exemple.” Déambulant dans la ville, profitant
d’une pause à la boutique de change, Mosengo pèse les paroles de ses mentors. Il réfléchit un moment puis acquiesce. “Vous savez, ils ont raison. Ces gars ont claqué beaucoup d’argent”,
reconnaît-il, le regard dissimulé derrière ses lunettes Gucci. “Mais moi, je suis différent !”
Tonton Daniel
Au royaume du paraitre, même les enfants sont atteints :