Bonjour à tous
Encore un mur ! Il est européen et plus que centenaire. Le plus curieux, éternel conflit entre idéologie et pragmatisme, est qu'il serait plébiscité par ceux qu'il sépare d'après l'article de
Marisa Fumagalli paru dans le Corriere della Sera et repris dans Courrier International n°1030 du 29 juillet 2010 :
"Trieste et sa plage coupée en deux :
Depuis plus d’un siècle, la plage du Pedocin, au cœur de la ville, sépare les genres par un mur. Installée à l’origine pour “ménager la décence”, cette séparation n’est pas remise en cause
aujourd’hui, bien au contraire.
Une séparation démocratique de trois mètres de hauteur : d’un côté l’espace réservé aux femmes et aux enfants (les garçons y sont admis jusqu’à 12 ans), de l’autre celui des hommes, plus petit.
Le mur des historiques Bains de Trieste, rigoureusement blanc, a résisté à toutes les révolutions des mœurs. Il coupe en deux la langue de plage et s’enfonce sur quelques mètres dans la mer.
Bienvenue à la Lanterne, unique exemple en Europe d’un établissement balnéaire sexiste, épargné par les scandales contemporains et la censure, et même par les revendications paritaires des
féministes d’hier et d’aujourd’hui. L’endroit plaît aux Triestins, conservateurs comme progressistes. L’engouement populaire a été confirmé par un référendum organisé il y a quelque temps par le
quotidien local Il Piccolo.
L’établissement balnéaire, inauguré sous les Habsbourg (officiellement en 1903, mais certaines sources reculent la date d’une dizaine d’années), a été conçu à une époque de forte pruderie, pour
prévenir les “actes contraires à la décence” (punis de peines sévères) et protéger l’intimité des jeunes filles en fleur et des dames d’un certain âge. Mais le concept d’antan a été renversé : à
Trieste, la séparation à la plage est synonyme de liberté.
“Nés pour diviser, les Bains et leur mur se sont par la suite révélés une conquête”, confirme l’écrivain triestin Pino Roveredo. Enfant, il allait à la Lanterne accompagné de son frère jumeau et
de son père. “Je longeais à la brasse la cloison, faite alors de poutres plantées dans la mer, se souvient-il, cherchant à apercevoir la silhouette de ma mère, de l’autre côté. J’en profitais
aussi pour reluquer les filles.”
La vocation populaire des Bains est attestée par les archives. La journaliste Diana Cuderi, auteure d’une étude sur le sujet, raconte : “La ville était sous domination autrichienne quand, à la
fin du XVIIIe siècle, la mairie a jugé utile de réaménager la zone des bains publics pour la transformer en un véritable établissement balnéaire. L’entrée gratuite offrait à chacun la possibilité
d’aller à la mer sans s’éloigner du centre.” La plage du Pedocin [en dialecte, pedocin signifie “épouilloir”, héritage de l’époque où les chevaux venaient se débarrasser de leurs parasites] est
en effet peu éloignée de la place de l’Unité, cœur de la cité. “L’entrée payante a été instaurée en 1938, poursuit Diana Cuderi, et les prix, s’ils ont varié au cours des ans, sont toujours
restés très bas.” Mieux encore : les bains restent ouverts été comme hiver, sauf en cas de force majeure.
Un épisode est à cet égard révélateur. Il remonte à 1944, en pleine occupation nazie, quand l’établissement servait de dépôt au matériel de construction d’un abri antiaérien. Un “cas de force
majeure”, donc. Mais la mairie se dépêcha d’inviter par écrit l’entreprise en charge des travaux à libérer la place avant juin avec cet argument, mot pour mot : “Les bains d’été ne peuvent être
considérés comme un loisir ou un sport ; ils sont un excellent moyen de prophylaxie hygiénique, spécialement pour les classes défavorisées.” En somme, la plage du Pedocin est une pierre
angulaire. Structure antique, elle a été plusieurs fois restaurée au fil des ans. Le règlement interne aussi a changé : en 1950, le port du slip a été concédé aux hommes, celui du costume ou du
peignoir aux femmes.
Mais le mur de séparation, son essence même, a tenu bon. A dire vrai, il a semblé vaciller en 1943 sous les coups d’un des acteurs majeurs de la vie de la cité, le quotidien local Il Piccolo, qui
proposait d’abattre la palissade pour permettre aux familles les moins aisées d’aller ensemble à la mer. Le journal lança une campagne contre “les bains qui divisent les citoyens en castes : ceux
qui peuvent payer 80 ou 100 lires pour se rendre au Savoia ou au Grignano [deux palaces de Trieste] d’un côté, les pauvres de l’autre”. En vain.
Aujourd’hui encore, quelques projets de transformation circulent, résolument minoritaires, pour faire du Pedocin un endroit mixte. On souligne qu’à quelques kilomètres de là se niche la première
plage nudiste d’Italie. Mais, pour la majorité des Triestins, il n’y a rien de contradictoire entre ces deux tendances. L’établissement, après avoir résisté au transfert de l’Autriche à l’Italie,
à neuf ans de gouvernement militaire allié et à la restitution de la ville, fait aujourd’hui figure de symbole. Comme une fleur qu’on exhibe à sa boutonnière.
Les statistiques révèlent que les femmes sont les habituées les plus assidues du lieu : femmes au foyer, mères et grand-mères avec leurs enfants, employées en pause déjeuner, jeunes et vieilles.
C’est l’âme matriarcale de Trieste, typique des villes de marins. Ici plus qu’ailleurs, les femmes ont conquis le droit d’aller à la mer. La séparation des sexes n’est pas vécue comme source de
ségrégation, au contraire. Fini l’obsession des kilos superflus et des bourrelets de cellulite ! Les dames exposent avec désinvolture des corps marqués par l’âge. Au milieu de tout ce naturel, ce
sont les “siliconées” en quête perpétuelle de regards qui se sentent mal à l’aise. Le mélange féminin des Bains s’enrichit aujourd’hui de nouvelles arrivées, des femmes de l’Est qui habitent en
ville aux musulmanes pratiquantes avec leurs enfants. Toutes suivent le courant. Mais il y a une exception à la règle : la fête de fin d’été. Bien sûr, on n’abat pas le mur, mais on trouve un
espace commun où hommes et femmes peuvent danser ensemble jusque tard dans la nuit".
http://tontondaniel.over-blog.com/article-mur-de-berlin-39076922.html
http://tontondaniel.over-blog.com/article-4079610.html (encore un mur)
http://tontondaniel.over-blog.com/article-21533104.html (encore un mur 2)
http://tontondaniel.over-blog.com/article-13712240.html
"Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts." (Isaac Newton)
Tonton Daniel