Bonjour à tous
A l'occasion des prochaines élections législatives en Turquie, j'ai découvert l'existence d'une communauté très peu connue chez nous mais qui représente pourtant 25 % de la population turque,
soit environ 15 millions d'habitants : les alévis. Les Alévis constituent le bas de la pyramide sociale turque, sont républicains et laics, même s'ils soutiennent la liberté de culte. Ils sont
peut-être plus nombreux car beaucoup dissimulent leur appartenance. Une très forte majorité du peuple kurde est alévie, ce qui rapproche la communauté alévie de la question kurde.
Historiquement, ils sont rattachés à l'islam chiite mais depuis l'islamisation sunnite de la Turquie au XVIe siècle ils en sont aujourd'hui très éloignés. En effet, ils prient Allah, mais ne
lisent pas le Coran, n'ont pas de mosquée, ne font pas le pélerinage à La Mecque (ce n’est pas une obligation car ils pensent que Dieu est présent dans chaque homme), et ne pratiquent pas le
jeûne du ramadan de la même manière (ils boivent du vin sans condition). La majorité musulmane en Turquie étant sunnite, les alévis ont depuis 5 siècles été persécutés à la fois par le pouvoir
politique en place et les autorités religieuses. Ils prônent en effet la séparation des pouvoirs religieux et politiques. Les sunnites les considèrent comme des hérétiques, des libertins, des
débauchés ou des ivrognes...
Les Alévis se nomment eux-même "bektashis", ne se définissent pas comme musulmans mais comme "syncrétistes" pour qui "le chamanisme, c’est-à-dire la recherche de Dieu dans la nature avec l’aide
d’un guide, le chamane, compte autant que les religions du Livre." Bref, "une sorte d’hédonisme d’inspiration musulmane". Ils se considèrent Alévis avant d’être Turcs ou Kurdes. Leur croyance les
rapproche des Alaouites de Syrie.
La femme est pour eux l'égale de l'homme, ne porte pas le voile, assiste à des cérémonies religieuses mixtes. La polygamie n'existe pas. Le rituel consiste principalement en des chants pacifiques
et des danses très mystiques, et se termine par un repas rituel où vin et nourriture sont mis en commun.
Dans les années 20, les alévis ont soutenu le mouvement de laicisation instauré par Mustafa Kemal Atatürk mais se sont dissociés des idées fédéralistes du leader après son intransigeance face au
désir d’indépendance des Kurdes (Ataturk n’a jamais aidé les minorités).
Les alévis vivaient initialement en milieu rural. Les pressions ottomanes et sunnites les ont contraints à y rester et/ou s'y cacher. En mars 1995, lors d’un rassemblement culturel près d’Ankara,
trente-sept bektashis sont tués dans un attentat perpétré par des fondamentalistes sunnites. Dans les années 1960, avec l’exode rural, ils ont commencé à émigrer dans les grandes villes comme
Istanbul, Ankara ou Izmir.
Il existe des communautés alévies en Albanie, en Bulgarie et surtout parmi la population kurde.
Le peuple alévi n'est toujours pas reconnu auhourd'hui par le pouvoir central d'Ankara, ne touche aucune subvention au contraire du clergé sunnite alors que ses prières se font en langue turque
et pas en arabe ! Il faut savoir que seules les minorités chrétiennes et juives sont reconnues par la Constitution et le traité de Lausanne constitutif de l'État turc en 1923. Malgré tout, les
Kurdes et les Turcs alévis sont unis dans leur souhait de s'intégrer à la société turque.
Leur mouvement, non-violent par nature, s’oppose à celui des intégristes et est en train de vivre un renouveau en s’appuyant sur une myriade d’associations culturelles réparties dans tous les
pays d'Europe, et notamment en Allemagne, foyer d'une importante communauté turque ouvrière. Ces associations réclament toutes la démocratie en Turquie, la reconnaissance du pluralisme et la
défense d’une vraie laïcité, qui garantisse le droit d’existence de toutes les communautés confessionnelles non-sunnites. "Les Alévis ne demandent rien d’autre que d’être des citoyens turcs, ce
qu’on leur refuse parce qu’ils n’entrent pas dans les canons de la turcité définie par les tenants du kémalisme passé et présent. Comment dans ces conditions, les Kurdes, les Circassiens, les
Gitans, les Arméniens et les diverses communautés chrétiennes restantes, pourront être considérés comme citoyens turcs à part entière ?"
Avec ce nationalisme ravageur, l’uniformisation du peuple turc n’est donc pas pour demain...
Tonton Daniel
En jaune sur la carte de la Turquie, les régions à forte population alévie :